La baleine blessée

Le roman jeunesse « La baleine blessée », une grande aventure de mer, de fraternité et de courage et une histoire qui donnera envie de protéger le monde vivant.

JPM...
6 min ⋅ 29/07/2026

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Extrait : 1 - Le vent du matin


Le vent venait du large, vivant, salé. Il glissait sur l’eau encore sombre, soulevait de légers frissons à la surface, puis venait mourir contre la coque du bateau avec un murmure régulier. Il apportait des odeurs mêlées d’algues, de varech, de sel et de bois humide. Par moments, il passait plus fort sur le pont, faisait vibrer les cordages, claquer doucement une poulie, puis repartait vers la côte comme s’il avait quelque chose à dire auxmaisons derrière le port.

Kevin inspira profondément. Sur le bateau de son grand-père, les odeurs d’iode, de bois mouillé, de gasoil froid, de filets rangés et de cordages usés, étaient aussi là, familières, rassurantes.

Le bateau avançait lentement, avec cette patience des vieux bateaux qui semblent connaître l’océan mieux que ceux qui les conduisent.

— Ça va être une bonne journée, dit Yohan, le frère de Kevin.

Sa voix coupa le silence du matin comme un cri d’oiseau dans le ciel pâle.

Kevin, l’aîné, ne répondit pas tout de suite. Il gardait les deux mains sur la barre, les yeux tournés vers l’avant. Il observait la mer. Pas seulement la surface, pas seulement les petites rides que le vent faisait courir sur l’eau. Il regardait plus loin, plus bas, comme s’il cherchait à comprendre ce que l’océan préparait sous son calme apparent.

— Peut-être, dit-il enfin.

Yohan leva les yeux au ciel.

— Tu dis toujours ça.

Un sourire passa sur le visage de Yohan. Il avait cette façon vive de bouger, de s’impatienter, de rire avant même que les choses arrivent. Pour lui, la mer était d’abord une aventure. Pour Kevin, elle était déjà une énigme.

— Mais il donne quand même, dit Yohan.

Kevin esquissa un léger sourire à son tour.

— Parfois.

Le bateau avançait à bas régime. Le moteur ronronnait doucement sous le plancher, régulier, presque apaisant. Ce bruit mécanique semblait venir du ventre même du bateau. Autour d’eux, la lumière grandissait. Le ciel passait lentement du gris au bleu pâle. À l’est, une ligne plus claire ouvrait le matin. Les premières lueurs accrochaient les vagues comme des éclats de verre, puis disparaissaient aussitôt dans les plis sombres de l’eau.

Le petit port breton s’éloignait déjà. Les mâts serrés les uns contre les autres s’effaçaient dans la brume. On distinguait encore la digue, les silhouettes immobiles des bateaux restés à quai, quelques lumières jaunes aux fenêtres des maisons. Puis tout se confondit. La terre n’était plus qu’une ligne floue, avalée peu à peu par la lumière. Devant eux, rien. Juste l’océan.

Les deux frères, seize et douze ans, étaient en vacances chez leur grand-père. Chaque année, il leur apprenait un peu plus de la conduite de son bateau, de la navigation près de la côte, des vents, des courants, des cartes marines et de la pêche. Il ne faisait jamais de grands discours. Il montrait. Il corrigeait. Il laissait recommencer. Et quand il disait simplement : « Là, c’est bien », Kevin et Yohan savaient que cela valait toutes les félicitations. Cet été il les laissait pour la première fois naviguer et pêcher seuls, sans trop s’éloigner de la côte, estimant qu’ils en étaient maintenant parfaitement capables.

Pour Kevin, c’était une fierté silencieuse. Pour Yohan, c’était presque une permission de conquérir le monde.

Yohan se pencha légèrement par-dessus le bord.

— Regarde.

Kevin tourna la tête.

— Où ?

— Là.

Un banc de petits poissons venait d’émerger à la surface de l’eau. Une masse compacte, rapide, presque argentée. Elle se déformait, se resserrait, s’ouvrait brusquement, puis repartait d’un seul mouvement, comme si une seule pensée commandait des centaines de corps.

Aussitôt, le ciel s’anima. Un vacarme d’ailes et de cris l’entoura. Les oiseaux étaient en état de transe. Des goélands tournoyaient au-dessus du bateau, poussant des appels rauques. Quelques mouettes plus légères piquaient vers la mer, remontaient, recommençaient. Leurs ailes blanches attrapaient la lumière neuve, puis disparaissaient dans l’ombre des vagues. Leurs cris se mêlaient au claquement de l’eau contre la coque. Par moments, ils couvraient presque le bruit du moteur. Le vent emportait leurs piaillements, les brisait, puis les ramenait en rafales autour du pont.

Un goéland plongea directement dans le banc, disparut une seconde dans une gerbe d’écume et ressortit avec un petit poisson brillant dans le bec.

— Ils les ont trouvés avant nous, murmura Kevin.

Yohan sourit.

— Alors, on n’a plus qu’à les suivre.

Kevin ajusta légèrement la barre. Le geste était sûr, précis. Il avait appris à ne jamais tourner trop fort, à sentir la réponse du bateau avant de corriger. Le vieux gouvernail vibrait doucement sous sa main. Il se retourna vers son frère.

— À toi de jouer !

Yohan attrapa le filet sans un mot. Toute plaisanterie avait disparu de son visage. Quand il pêchait, il devenait soudain sérieux. Il planta bien ses pieds sur le pont, vérifia rapidement les mailles, prit son élan.

Le lancer fut propre et net. L’épervier s’ouvrit dans l’air comme une aile grise, presque transparente, puis retomba sur l’eau avec un léger claquement. Pendant un instant, les cercles s’élargirent autour de lui. Puis la mer sembla l’avaler.

Le silence revint, ils attendirent. Le bateau dérivait à peine, l’océan respirait.

Yohan gardait la corde serrée entre ses doigts. Kevin observait la surface, attentif aux mouvements presque invisibles. Rien ne semblait bouger, et pourtant, tout bougeait : l’eau, le ciel, les oiseaux, la lumière, le bateau, leurs respirations mêmes.

Puis Yohan tira. Le filet se tendit. Il tira encore. Cette fois, la corde résista davantage.

— Oh !

Un sourire éclata sur son visage.

— T’as vu ?

Kevin s’approcha. Le filet remontait lourd, ruisselant, vibrant. Des petits poissons y frémissaient, beaux, brillants, pleins de vie. Ils se débattaient dans les mailles, faisaient jaillir de minuscules éclats d’argent. On aurait dit une pluie de lumière prise au piège.

Les oiseaux descendirent aussitôt plus bas. Certains se posèrent sur le bord du pont, d’autres battaient des ailes à quelques mètres au-dessus, impatients, insolents, prêts à profiter de la moindre erreur. Deux goélands se disputèrent un poisson tombé près d’un seau, dans un fracas d’ailes et de cris.

— Pas mal, dit Kevin.

— Pas mal ?

Yohan éclata de rire.

— C’est même parfait !

Kevin haussa les épaules, avec un sourire au coin des lèvres.

Ils vidèrent une partie du filet, gardèrent ce qu’il fallait, rejetèrent le reste à la mer. Les poissons disparurent aussitôt sous la surface, comme des traits d’argent. Kevin aimait ce moment-là : le geste juste, la quantité raisonnable, l’équilibre fragile entre prendre et laisser.

Le vent s’était calmé un instant, à peine. Juste assez pour que la surface se lisse par endroits, comme une respiration suspendue. Plus loin, une zone d’eau différente apparaissait, un peu plus sombre, parcourue de remous discrets.

Kevin fronça légèrement les sourcils.

— Ici, dit-il en montrant la couleur de l’eau et les mouvements presque invisibles, il peut y avoir du bar.

Yohan ouvrit de grands yeux. Le bar, ce n’était plus le poisson facile des petits lancers patients. C’était un poisson nerveux, puissant, rusé. Leur grand-père leur avait souvent répété qu’un bar ne se donnait jamais vraiment. Il fallait lire l’eau, choisir le bon moment, laisser vivre le leurre, comprendre la tension du fil, le ferrer en force et prendre le temps de le fatiguer.

Yohan posa la main sur la canne.

— On tente.

Kevin hocha la tête sans répondre.

Yohan prit la canne avec précaution. Ses doigts glissèrent sur le moulinet. Il vérifia le frein, regarda le leurre, puis la mer. Son visage avait changé. Il était tout entier dans son geste, dans l’attente, dans cette petite pointe de peur joyeuse qui précède les choses importantes.

Il lança. Le geste était naturel, précis. Le leurre et ses hameçons filèrent dans l’air, éclaboussèrent à peine la surface et disparurent dans l’eau avec un léger clapot. Le fil se tendit. Yohan ramena lentement, concentré. Il sentait chaque vibration jusque dans son poignet. Le leurre travaillait sous l’eau, invisible, vivant. Kevin s’était placé près de lui, sans rien dire. Il savait que parler au mauvais moment pouvait casser l’attention.

Puis soudain, une secousse franche. Yohan se raidit. Une seconde. Puis un tir sec.

— Là !

La canne plia brusquement.

— Il est beau ! lança Kevin.

Le fil vibrait. Le poisson tirait fort, profond. Yohan serra les dents, accompagna le mouvement, tenta de ne pas brusquer. La canne tremblait entre ses mains. Le moulinet chanta brièvement, puis s’arrêta.

— Doucement, dit Kevin. Ne le laisse pas filer, mais ne force pas trop.

— Je sais !

— Justement.

Yohan eut presque envie de rire, mais le poisson tira de nouveau.

L’eau se troubla près du bateau. Une masse argentée surgit une première fois, repartit aussitôt, puis revint dans un éclat d’écume. Un bar magnifique, large, puissant. Ses flancs captaient la lumière comme du métal vivant.

Comme à chaque remontée de canne, une nuée d’ailes blanches se rapprochait du butin. Les goélands criaient plus fort, excités par l’agitation.

— Regarde-les, ils rêvent de me le prendre…

Yohan ramena le poisson à bord d’un geste net. Le bar frappa le pont de sa queue, se débattit quelques secondes, puis se calma. Il était superbe. Les écailles humides brillaient. Une ligne sombre courait le long de son flanc. Sa bouche s’ouvrait et se fermait lentement.

Kevin souriait franchement, cette fois.

— Il est énorme.

Yohan hocha la tête, fier, mais encore un peu tremblant. Il décrocha le poisson avec soin et tendit la canne à Kevin.

— À toi.

Kevin la prit aussitôt. Il relança presque au même endroit, légèrement plus loin, vers la limite entre deux couleurs d’eau. Son leurre toucha la surface, disparut, puis commença sa course invisible.

Le second coup fut plus violent, plus rapide. La canne plia presque entièrement.

Kevin éclata de rire.

— Celui-là, il ne veut pas se laisser prendre !

Kevin serra, résista, accompagna. Il connaissait mieux les gestes que son frère, mais le poisson était puissant. Il tirait vers le fond, changeait brusquement de direction, revenait sous la coque. Kevin dut lever la canne, tourner légèrement le corps, reprendre du fil, en rendre un peu, patienter.

Le combat dura plus longtemps, plus tendu. Le bateau semblait s’être arrêté autour d’eux. Il n’y avait plus que le fil, la canne, la tension, l’eau qui remuait sous la surface.

Puis une nouvelle éclaboussure jaillit. Le second bar apparut. Encore plus grand, plus sombre, plus massif que le premier.

— Là, c’est un gros, souffla Yohan.

Kevin le hissa à bord. L’eau ruisselait sur ses écailles. Le poisson respirait encore, fort, puissant, comme s’il portait en lui toute l’énergie de la mer.

Le silence retomba peu à peu. Le bateau dérivait. Les deux bars reposaient côte à côte, presque irréels. À côté d’eux, les petits poissons luisaient encore dans le seau.

Yohan les regarda longuement, puis leva les yeux vers l’océan.

— On va bien manger ce soir.

Kevin esquissa un sourire. Mais son regard restait ailleurs. Quelque chose avait changé. Rien de visible. Rien de précis. Pourtant, l’océan ne bougeait plus tout à fait de la même façon. Le vent non plus. Les petites vagues semblaient s’être rangées autour du bateau. Les oiseaux, qui criaient encore quelques minutes plus tôt comme s’ils possédaient le ciel, s’étaient éloignés. Leurs appels paraissaient venir de plus loin, étouffés par l’air.

Un silence différent s’était installé. Plus profond. Plus lourd. Comme si quelque chose retenait sa respiration.

Kevin fronça légèrement les sourcils.

— Attends.

Yohan leva la tête.

— Quoi ?

— Écoute.

Le moteur tournait toujours. Le vent sifflait encore lentement dans les cordages. L’eau frappait faiblement contre la coque. Mais derrière ces bruits habituels, il y avait autre chose. Ou plutôt l’absence de quelque chose. Une sorte de vide immense, venu du dessous.

Yohan se figea.

— Tu sens ?

Kevin hocha lentement la tête.

— Oui.

Le bateau continua d’avancer très légèrement sans qu’ils ne le décident vraiment, comme attiré vers quelque chose, ou par quelque chose. La surface de l’eau se tendit, presque imperceptiblement. Les reflets changèrent. Une ligne sombre passa sous le bateau, si large qu’elle ne ressemblait pas à une ombre ordinaire. Puis il y eut un frisson sous la coque. Pas une vague, pas un courant. Autre chose, plus profond, plus lent.

Yohan recula d’un pas.

— Kevin…

Kevin ne répondit pas. Il regardait fixement la surface. Son cœur battait plus vite, mais il ne bougeait pas. Il avait peur de faire un geste trop brusque, de rompre ce qui était en train d’arriver.

Alors il la vit. Pas clairement, pas entièrement. Une ombre immense glissait sous eux sans bruit, sans effort. Elle avançait avec une lenteur majestueuse, presque irréelle. Ce n’était pas un poisson, ce n’était pas un rocher, ni un banc d’algues, ni un reflet. C’était trop vaste, trop vivant. Comme si une partie de la nuit passait encore sous la mer, malgré le matin. L’océan semblait s’ouvrir pour la laisser passer.

Le moteur, soudain, parut trop fort. Trop brutal, presque insultant. Kevin le coupa d’un geste. Le silence tomba, total. Le bateau dériva à peine. Yohan retenait son souffle. Kevin aussi. L’ombre continua lentement sous eux. Pendant quelques secondes, elle occupa tout l’espace sous la coque. Une ligne blanchâtre était visible sur une partie de son flanc, comme une blessure. Puis l’ombre s’éloigna, devint plus floue, plus profonde, et disparut comme avalée par l’océan.

Le vent revint. Une vague frappa doucement le bateau. Quelque part, très loin, un goéland cria. Tout reprit sa place comme si rien ne s’était passé. Mais rien n’était plus tout à fait pareil.

Yohan regardait encore l’eau, les yeux grands ouverts.

— T’as vu ?

Kevin ne répondit pas tout de suite. Il observait. Encore. Comme si quelque chose pouvait remonter. Comme si la mer allait leur donner une explication. Mais la surface était redevenue calme.

— Oui, dit-il enfin.

Sa voix était plus basse, plus lente.

Yohan avala sa salive.

— C’était quoi ?

Kevin aurait pu répondre n’importe quoi. Un gros poisson, une illusion, une ombre, une vague étrange. Mais il savait que ce serait faux.

— Je ne sais pas, dit-il.

Il sentait alors un frisson lui remonter le long du dos. Au fond de lui, il sentait que quelque chose venait de commencer.

Le vent souffla plus fort. La lumière monta. Le filet encore humide brillait au soleil. Les deux bars reposaient sur le pont, oubliés pour un instant. Autour du bateau, l’océan avait retrouvé son calme immense, son visage lisse, son secret.

Sous la surface redevenue bleue, quelque chose venait de passer.

Une baleine blessée venait de glisser sous leur bateau.

A suivre...

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JPM...

Par Jean-Philippe Miginiac