Jean-Luc Mélenchon : la démocratie sous l’ombre de 1793 ?
La France insoumise revendique avec une constance remarquable l’approfondissement de la démocratie. VIᵉ République, Constituante, référendum d’initiative citoyenne, révocabilité des élus, souveraineté populaire permanente : peu de formations françaises placent aussi explicitement la question démocratique au cœur de leur projet. Pourtant, lorsqu’on examine le fonctionnement interne de LFI, un paradoxe apparaît. Le mouvement qui veut rendre le pouvoir au peuple semble beaucoup plus réservé lorsqu’il s’agit d’organiser en son propre sein la confrontation des opinions, le vote entre plusieurs lignes et la possibilité d’une alternance de direction.
Pour comprendre cette apparente contradiction, une référence historique est éclairante : 1793. Non parce que LFI reproduirait le Comité de salut public, comparaison qui serait historiquement abusive, mais parce qu’une partie de son imaginaire politique semble relever d’une conception de la démocratie profondément héritière de la tradition jacobine : la souveraineté du peuple d’un côté, l’unité de la volonté politique de l’autre.
Jean-Luc Mélenchon ne cache nullement sa fascination pour la Révolution française et particulièrement pour sa période montagnarde. Il a plusieurs fois cité la Constitution de 1793 et son célèbre article 35 : « Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est [...] le plus sacré des droits. » Pour Mélenchon, cette Constitution incarne une idée essentielle : les représentants ne possèdent jamais définitivement la souveraineté. Celle-ci demeure dans le peuple, qui doit pouvoir intervenir lorsqu’il estime que ses mandataires trahissent sa volonté. C’est une conception radicalement démocratique. Mais 1793 porte simultanément une autre histoire. Au printemps 1793 est créé le Comité de salut public. Ses membres sont élus par la Convention et renouvelables, mais les circonstances exceptionnelles, guerre extérieure, insurrections intérieures, menace contre la République, conduisent progressivement à une concentration considérable du pouvoir. De septembre 1793 à juillet 1794, le « Grand Comité » devient le véritable centre du gouvernement révolutionnaire. Ainsi apparaît l’un des grands paradoxes de l’an II : jamais la souveraineté populaire n’a été aussi fortement proclamée en théorie, tandis que le pouvoir politique se concentrait aussi fortement en pratique.
Évidemment, LFI n’est pas le Comité de salut public et la France de 2026 n’est pas celle de 1793. Mais le mécanisme intellectuel mérite d’être observé. Une démocratie pour la société, un consensus pour le mouvement ? Un document récent de LFI rend cette question particulièrement intéressante. En février 2026, dans la brochure Comment faire ?, élaborée avec la participation de Jean-Luc Mélenchon, Manuel Bompard, Mathilde Panot et Clémence Guetté, le mouvement expose très clairement sa philosophie organisationnelle. Le texte établit une distinction remarquable. Dans la société et les institutions, explique-t-il, la conflictualité est nécessaire : la démocratie doit permettre l’existence de positions différentes et arbitrer entre elles. Mais à l’intérieur du mouvement, la logique doit être inverse. Puisque ses membres sont supposés être unis autour d’un même programme, « il s’agit de construire des consensus », afin d’obtenir la plus grande cohésion possible dans l’action. Toute la singularité démocratique de LFI est contenue dans cette distinction. La démocratie conflictuelle serait indispensable à l’extérieur. Le consensus serait impératif à l’intérieur.
Or c’est précisément là que commence le problème. Que devient le désaccord ? Une démocratie ne consiste pas seulement à permettre à chacun de participer. Elle consiste aussi à organiser le désaccord. Dans un parti classique, aussi imparfait soit-il, un militant peut théoriquement défendre une autre ligne, constituer une tendance, présenter une motion, soutenir un autre candidat à la direction, perdre aujourd’hui et gagner demain. Cela produit parfois des congrès interminables, des querelles d’appareil et des ambitions personnelles peu édifiantes. LFI veut précisément échapper à ce modèle. Ses groupes d’action privilégient officiellement le consensus plutôt que le vote et refusent la division entre majorité et minorité. Le mouvement interdit également la constitution de structures territoriales permanentes susceptibles de devenir des pouvoirs intermédiaires.
L’intention est compréhensible : empêcher les baronnies, les appareils et les guerres de courants. Mais une question demeure : supprimer institutionnellement les factions fait-il disparaître les désaccords ? Évidemment non. Ils subsistent. Simplement, ils ne disposent plus nécessairement d’un mécanisme permettant de se mesurer. Et lorsqu’il n’existe ni majorité ni minorité reconnues, ni courants organisés, ni compétition régulière pour la direction, une autre question surgit immédiatement : qui détermine le consensus ?
C’est ici que 1793 redevient intellectuellement intéressant. La tradition jacobine ne se méfie pas seulement des ennemis de la Révolution. Elle se méfie de la faction. Pourquoi ? Parce que la faction représente un intérêt particulier alors que la Révolution prétend exprimer l’intérêt général. Si une volonté générale existe, diviser ceux qui sont chargés de la servir peut apparaître non comme un exercice normal de la démocratie, mais comme un obstacle à son accomplissement.
Transposée deux siècles plus tard, sans évidemment assimiler les situations historiques, la question peut se formuler ainsi : si LFI possède déjà un programme fédérateur exprimant l’intérêt populaire qu’elle entend défendre, quelle légitimité possède une fraction interne qui souhaiterait en contester la stratégie ? Le problème n’est plus seulement organisationnel. Il devient philosophique. Dans une conception pluraliste de la démocratie, le désaccord possède une légitimité propre. Dans une conception plus jacobine, la légitimité vient d’abord de la fidélité au projet collectif. La différence est considérable.
La démocratie sans alternance ? LFI n’est évidemment pas dépourvue de mécanismes participatifs. Elle organise des Assemblées représentatives, auxquelles participent notamment des militants tirés au sort. Les groupes d’action peuvent contribuer aux textes nationaux et proposer des amendements. En avril 2026 encore, les contributions locales ont été agrégées au niveau départemental avant d’être portées devant l’Assemblée représentative. Il serait donc caricatural de prétendre que les militants n’y ont aucune voix. Mais participer à l’élaboration d’une décision et pouvoir changer ceux qui décident ne sont pas exactement la même chose.
La question décisive d’une organisation démocratique reste celle de l’alternance : Qui dirige ? Qui l’a choisi ? Pendant combien de temps ? Comment peut-on le remplacer ? Quelle procédure permet à une orientation minoritaire de devenir majoritaire ? Et c’est ici que le modèle insoumis devient beaucoup plus difficile à saisir. La procédure de désignation des candidats elle-même illustre cette logique : les candidatures remontent du terrain, des assemblées formulent des propositions au consensus, mais c’est finalement le Comité électoral qui valide ou non les investitures. LFI présente notamment cette méthode comme un moyen d’empêcher la constitution de « baronnies locales ». Autrement dit, le pouvoir territorial est volontairement faible afin de préserver la cohérence nationale. Encore une résonance jacobine. Les dissidents deviennent un problème
Les crises internes des dernières années donnent à cette interrogation une dimension concrète. Dès 2023, plusieurs centaines de militants réclamaient davantage de démocratie interne et certains évoquaient ironiquement la nécessité d’une « VIᵉ République » au sein même de LFI. Puis vinrent les ruptures avec plusieurs personnalités historiques du mouvement : Clémentine Autain, François Ruffin, Alexis Corbière, Raquel Garrido ou Danielle Simonnet. Lors des législatives de 2024, plusieurs députés critiques de la direction ne furent pas réinvestis sous l’étiquette LFI, provoquant des accusations de « purge » que la direction contesta. Le plus intéressant n’est peut-être pas de déterminer qui avait raison dans chacune de ces querelles. C’est de constater que le système dispose de peu de moyens institutionnels pour transformer une divergence stratégique en opposition interne durable et légitime. Quand le désaccord devient suffisamment profond, la sortie semble plus naturelle que l’alternance.
Nous retrouvons alors le paradoxe initial. LFI veut une société dans laquelle le peuple puisse davantage intervenir, contester ses représentants et reprendre le contrôle de ses institutions. Mais son propre modèle organisationnel repose sur une conception sensiblement différente : autonomie à la base, participation importante, tirage au sort, mais aussi recherche du consensus, absence de courants structurés et forte nécessité de cohérence nationale. Cette conception n’est pas nécessairement antidémocratique. Elle correspond à une autre définition de la démocratie. Elle considère que la démocratie politique doit organiser le conflit de la société, tandis qu’une organisation créée pour transformer cette société doit d’abord rechercher l’unité nécessaire à l’action.
C’est précisément ici que l’ombre de 1793 devient éclairante. La grande question jacobine pourrait se résumer ainsi : comment faire triompher la souveraineté populaire sans que la division de ceux qui la défendent empêche son accomplissement ? Deux siècles plus tard, LFI semble donner une réponse assez proche : beaucoup de démocratie dans la définition du but, beaucoup de participation dans l’action, mais beaucoup moins de compétition lorsqu’il s’agit de la direction politique.
Or toute l’histoire de la démocratie nous enseigne que le pluralisme n’est pas seulement utile lorsque l’on combat ses adversaires. Il devient peut-être encore plus indispensable lorsque l’on gouverne son propre camp. Car le véritable test démocratique n’est pas d’accorder la parole à ceux qui sont d’accord. C’est d'organiser durablement le pouvoir de ceux qui ne le sont pas. Et c’est peut-être là, davantage que dans ses discours sur la VIᵉ République, que se situe aujourd’hui la principale contradiction démocratique de LFI. Chez LFI, le principe démocratique n’a qu’un seul objectif, sacraliser le Grand, l’Unique Leader.
Jean-Philippe Miginiac, 26/08/26
