La cité des milliardaires et la cité des autres

La formule de Platon a vingt-quatre siècles. Elle n’a rien perdu de sa force.

JPM...
2 min ⋅ 30/08/2026


La cité des milliardaires et la cité des autres

Platon n’avait évidemment prévu ni Elon Musk ni Bernard Arnault. Mais il avait compris une chose essentielle : lorsqu’une fortune devient immense, elle cesse d’être seulement une richesse. Elle devient un pouvoir.

Dans La République, Platon écrit qu’une cité profondément inégalitaire n’est déjà plus vraiment une cité, mais deux : « une cité des riches et une cité des pauvres ». La formule a vingt-quatre siècles. Elle n’a rien perdu de sa force. Nos démocraties ne sont certes pas les oligarchies que décrivait Platon. Nous élisons nos représentants, les libertés publiques existent, et le milliardaire dispose juridiquement du même bulletin de vote que n’importe quel autre citoyen.

Mais dispose-t-il réellement du même pouvoir ?

C’est là que commence le problème, quand l’argent change de nature. À partir d’un certain niveau, la richesse ne sert plus principalement à consommer. Elle devient une capacité d’action : Acheter des entreprises, posséder des médias, financer des technologies, soutenir des causes, accéder directement aux dirigeants, peser sur le débat public.

Bernard Arnault ne possède pas seulement un empire du luxe. D’autres grandes fortunes françaises, comme celle de Vincent Bolloré, disposent également d’une influence considérable dans la presse, la radio ou la télévision. Avec Elon Musk, la frontière est encore plus nette. Le citoyen ordinaire peut écrire sur X, Elon Musk possède X.

Toute la différence est là. Un citoyen, une voix ?

La démocratie repose sur une idée simple : un citoyen, une voix. Dans l’isoloir, le milliardaire et le smicard sont égaux. À la sortie, beaucoup moins. L’un peut acheter un journal ; l’autre peut le lire. L’un peut posséder une chaîne de télévision ; l’autre peut la regarder. L’un peut investir des milliards dans une technologie capable de transformer la société ; l’autre devra souvent s’adapter à ses conséquences. Les deux restent juridiquement citoyens. Mais sont-ils encore politiquement égaux ?

Ce que Platon avait compris

Dans Les Lois, Platon accepte l’existence d’inégalités de fortune, mais refuse qu’elles deviennent illimitées. Il imagine même un plafond au patrimoine. Il serait absurde de transposer directement cette règle au XXIe siècle. Platon ne connaissait ni l’entreprise moderne, ni les marchés financiers, ni l’économie mondialisée. Et il n’était certainement pas démocrate au sens contemporain.

Mais son intuition reste saisissante : l’inégalité économique devient dangereuse lorsqu’elle produit une inégalité de pouvoir.

Ce n’est pas condamner la réussite. Un entrepreneur peut créer, innover, prendre des risques, employer des milliers de personnes et légitimement devenir très riche. La question est ailleurs :

jusqu’où une démocratie peut-elle accepter qu’une puissance privée devienne presque sans limite ?

Le problème des contre-pouvoirs

Nous avons appris à encadrer le pouvoir politique. Un président est limité par des institutions, un gouvernement par un Parlement, l’administration par les juges, les élus par les électeurs, les gouvernants par la presse. Nous savons qu’un pouvoir sans contre-pouvoir est dangereux. Pourquoi cette prudence disparaîtrait-elle lorsque le pouvoir devient économique ? Une fortune gigantesque peut aujourd’hui offrir une capacité d’influence autrefois réservée aux États : médias, plateformes numériques, infrastructures, technologies, réseaux internationaux.

Le problème n’est donc pas qu’un milliardaire soit trop riche. Il commence lorsque sa richesse devient une forme de souveraineté privée. Une démocratie peut continuer à organiser des élections, proclamer l’égalité des citoyens et célébrer ses institutions.

Mais si quelques individus disposent d’une puissance économique, médiatique et technologique sans commune mesure avec celle des autres, une question finit inévitablement par se poser : vivons-nous encore tous dans la même cité ?

Platon nous répondrait probablement qu’il y en a déjà deux.

La cité des milliardaires.

Et la cité des autres.

Jean-Philippe Miginiac, 30/08/26

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Par Jean-Philippe Miginiac