Présidentielle 2027 : le scrutin à l’épreuve de la guerre cognitive.

Deepfakes, faux comptes, cyberattaques, manipulation des algorithmes...

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4 min ⋅ 22/09/2026

Présidentielle 2027 : le scrutin à l’épreuve de la guerre cognitive.

Jean-Philippe Miginiac 21/09/26 @followers


Deepfakes, faux comptes, cyberattaques, manipulation des algorithmes : à l’approche de 2027, la menace qui pèse sur l’élection présidentielle ne concerne plus seulement la diffusion de fausses informations. Elle touche désormais à quelque chose de plus profond : notre capacité collective à savoir ce qui est vrai.

Scénario ! Vendredi soir, quarante-huit heures avant le premier tour de la présidentielle. Une vidéo apparaît sur les réseaux sociaux. On reconnaît parfaitement le visage et la voix d’un candidat. Au téléphone avec un interlocuteur étranger, il semble négocier un soutien financier en échange d’un engagement politique.

À peine publiée, la séquence est reprise par quelques dizaines de comptes, puis quelques centaines. Un site ressemblant presque à s’y méprendre à celui d’un grand média publie des documents censés confirmer l’affaire. Des influenceurs commentent. Des témoignages apparaissent. Une femme se présentant comme employée d’une banque étrangère confirme l’existence d’un virement.

Elle n’existe pas. Son visage a été généré artificiellement. La vidéo est fausse. Les documents aussi. Mais plusieurs millions de personnes les ont déjà vus.

Ce scénario est imaginaire. Rien ne permet d’affirmer qu’une telle opération se prépare aujourd’hui contre la présidentielle française de 2027. Pourtant, presque toutes les techniques qui le composent existent déjà.

Une menace qui n’est plus théorique

VIGINUM, le service de l’État chargé de détecter les ingérences numériques étrangères, considère que les élections constituent une cible privilégiée des opérations de manipulation de l’information. Depuis la présidentielle de 2017, indique le service, aucun grand scrutin national ou référendum français n’a été épargné par des tentatives impliquant des acteurs étrangers. Lors des municipales des 15 et 22 mars 2026, quatre opérations d’ingérence numérique étrangère ont été détectées et caractérisées, même si leur impact est resté limité. L’une d’elles, baptisée « Rokh Solis » par VIGINUM, utilisait plusieurs sites internet relayés de manière coordonnée sur TikTok, Instagram, X et Facebook par des comptes présentant des signes d’inauthenticité. L’opération visait notamment La France insoumise et certains de ses candidats.

Ce précédent rappelle une réalité essentielle : une opération d’influence n’a pas nécessairement pour objectif de faire élire directement un candidat. Elle peut chercher à affaiblir une force politique, exacerber une polémique, amplifier artificiellement un sujet ou, plus simplement, augmenter la défiance générale. C’est là que commence ce que l’on appelle la guerre cognitive : non plus seulement diffuser un mensonge, mais agir sur la manière dont une population perçoit les événements.

Faire croire qu’une foule existe

La révolution la plus discrète concerne peut-être les faux comptes. Un compte anonyme n’a guère d’influence. Quelques milliers de comptes coordonnés peuvent en revanche fabriquer l’apparence d’un mouvement spontané. Un sujet surgit brusquement partout. Les mêmes accusations reviennent. Des vidéos sont massivement commentées. Des internautes réels découvrent alors cette agitation artificielle et commencent eux-mêmes à participer au débat.

L’artificiel produit du réel.

L’objectif initial peut même être moins de convaincre les citoyens que de convaincre les algorithmes qu’un sujet est populaire. Les systèmes de recommandation accomplissent ensuite le reste du travail en proposant le contenu à de vrais utilisateurs. L’intelligence artificielle rend ce mécanisme beaucoup moins coûteux. Elle permet de produire rapidement des milliers de textes différents, des photographies, des traductions, des commentaires, des voix ou des personnages fictifs crédibles.

Le deepfake spectaculaire n’est d’ailleurs pas nécessairement l’arme la plus redoutable. Imaginons plutôt une équipe de campagne piratée : dix mille véritables courriels sont publiés, mais quelques faux documents compromettants y sont introduits. Dans l’urgence d’une campagne, comment distinguer immédiatement l’authentique du fabriqué ? Le vrai pourrait ainsi devenir le meilleur moyen d’authentifier le faux.

Les quarante-huit heures les plus dangereuses

Le scénario le plus difficile à gérer serait probablement celui d’une attaque déclenchée juste avant le scrutin. Une fausse vidéo vendredi soir. Le samedi matin, de prétendues images montrant des bulletins détruits. Puis de faux messages annonçant des changements de bureaux de vote. Le dimanche soir, quelques minutes avant la fermeture des urnes, une vidéo artificielle dans laquelle un candidat reconnaîtrait sa défaite ou dénoncerait une fraude imaginaire.

Encore une fois, ces exemples sont prospectifs. Ils ne constituent pas une prédiction. Ils illustrent cependant une faiblesse fondamentale : l’asymétrie de la vitesse. Une fausse information peut être fabriquée et diffusée en quelques minutes. Une rédaction, une équipe de campagne ou une administration doit, elle, identifier sa provenance, authentifier les fichiers, confronter les sources et déterminer si une communication publique ne risque pas d’amplifier davantage la manipulation. La saturation peut alors devenir une stratégie en soi. Pendant que l’on vérifie une rumeur, trois autres apparaissent.

Le but n’est plus nécessairement de faire croire une histoire particulière. Il suffit de rendre toute certitude difficile. Faire douter de tout. C’est probablement le risque le plus profond.

On imagine traditionnellement la désinformation comme une injonction : « Croyez ceci. » Une opération cognitive peut fonctionner autrement : « Ne croyez plus rien. » Si les faux documents, les vraies images sorties de leur contexte, les vidéos artificielles et les récits contradictoires se multiplient, une partie de la population peut finir par considérer candidats, journalistes, institutions et experts comme également suspects. Une démocratie peut parfaitement vivre avec le désaccord politique. Elle devient beaucoup plus fragile lorsque les citoyens ne disposent plus d’un minimum de faits communs sur lesquels organiser ce désaccord.

VIGINUM estime d’ailleurs, dans son bilan des municipales, qu’une accentuation de la menace d’ingérence numérique étrangère doit être anticipée pour la présidentielle de 2027 et recommande le maintien d’un dispositif « neutre, transparent » et capable de réactions rapides.

Se préparer avant l’attaque

La première défense consiste donc à ne pas attendre la crise. Lors des municipales de 2026, la France a expérimenté un Réseau de coordination et de protection des élections permettant d’associer plusieurs administrations et d’activer rapidement différents leviers : information des équipes de campagne, mobilisation des institutions électorales, communication publique ou, si nécessaire, saisine de la justice. VIGINUM juge également utile la coordination préalable avec les partis politiques et les médias.

Les candidats eux-mêmes doivent considérer la cybersécurité comme une composante de leur campagne. L’ANSSI recommande depuis plusieurs scrutins des mesures élémentaires aux équipes politiques : protection des messageries, vigilance face au phishing, sécurisation des accès et bonnes pratiques numériques.

Les grandes plateformes ont également une responsabilité. Les lignes directrices européennes liées au Digital Services Act leur demandent notamment de renforcer leurs dispositifs pendant les élections, de prévoir des mesures spécifiques face aux contenus issus de l’IA générative, de coopérer avec les autorités et de disposer de mécanismes de réaction aux incidents électoraux.

Les médias, enfin, devront résoudre un paradoxe : comment démentir une manipulation sans lui offrir gratuitement une audience nationale ? VIGINUM observe que certains médias ont justement fait preuve de retenue pendant les municipales afin de ne pas amplifier des opérations restées marginales.

Le citoyen, dernière ligne de défense

Il reste pourtant une protection qu’aucun logiciel ne pourra entièrement remplacer. Le réflexe de vérification. Une information extraordinaire apparaît à deux jours du vote ? Qui la publie ? Où est la source originale ? Le site appartient-il réellement au média dont il reproduit le logo ? Pourquoi des centaines de comptes inconnus diffusent-ils soudain le même message ? Il ne s’agit pas de demander aux citoyens de croire davantage les autorités, les journalistes ou les candidats. Il s’agit presque du contraire : apprendre à suspendre son jugement suffisamment longtemps pour vérifier.

VIGINUM prépare d’ailleurs des journalistes à la présidentielle de 2027 en les formant notamment à l’investigation en sources ouvertes, à l’hygiène numérique et à la compréhension des manipulations de l’information.

La grande bataille informationnelle de 2027 ne consistera peut-être pas à faire croire aux Français un mensonge gigantesque. Elle pourrait être beaucoup plus subtile : les convaincre progressivement que la vérité n’existe plus, que toutes les sources se valent et que plus personne n’est digne de confiance.

Dans cette bataille, la première victoire démocratique sera peut-être extrêmement simple : refuser de laisser quelqu’un d’autre décider à notre place de ce qui mérite d’être cru.

Jean-Philippe Miginiac - 21/09/26

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Par Jean-Philippe Miginiac