Krugman, Zucman et la France, quand l’impôt cesse d’être progressif

Les mêmes règles continuent réellement de s’appliquer à tous ?

JPM...
4 min ⋅ 01/09/2026

Krugman, Zucman et la France, quand l’impôt cesse d’être progressif

Dans une analyse récente, le prix Nobel d’économie Paul Krugman part d’un constat qui dépasse largement la seule question des inégalités. Selon lui, l’Amérique est entrée dans une logique oligarchique : une fraction infime de la population a accumulé des fortunes si considérables qu’elle exerce désormais une influence disproportionnée sur l’économie, la société et, surtout, la politique.

Pour Krugman, cette évolution ne s’explique pas seulement par la technologie, la mondialisation ou les mécanismes du marché. Le facteur décisif est politique, et d’abord fiscal. Les États-Unis ont progressivement renoncé aux impôts fortement progressifs qui limitaient autrefois l’accumulation de fortunes extrêmes. La politique fiscale n’est donc pas seulement, dans son analyse, une manière de répartir les revenus après leur création : elle contribue directement à déterminer jusqu’où les fortunes peuvent se concentrer.

À cela s’ajoute un affaiblissement spectaculaire du contrôle fiscal des contribuables les plus riches. Krugman rappelle qu’entre 2011 et 2019 le taux de contrôle des contribuables déclarant plus d’un million de dollars est passé de 7,2 % à 0,7 %, notamment sous l’effet de la réduction des moyens de l’IRS (l’Internal Revenue Service est l'agence du gouvernement fédéral des États-Unis qui collecte l'impôt). Il estime par ailleurs à plus de 600 milliards de dollars par an les impôts dus mais non perçus. Le problème n’est donc plus seulement budgétaire. Il devient moral et démocratique. Une société dans laquelle les plus puissants peuvent davantage que les autres contourner les règles risque de détruire progressivement le sentiment d’appartenance à une même communauté nationale. C’est d’ailleurs sur cette inquiétude que Krugman conclut son analyse.

En France, le mécanisme est différent

La France n’est évidemment pas dans la même situation. Il serait notamment abusif de prétendre que son administration fiscale aurait été totalement démantelée. En 2024, la DGFiP a notifié 16,7 milliards d’euros de droits et pénalités à la suite de contrôles fiscaux, un niveau record récent. Mais le raisonnement de Krugman peut néanmoins être transposé, à condition de déplacer le regard.

En France, le problème essentiel n’est peut-être pas d’abord celui de la fraude. Il réside dans la manière dont notre système fiscal traite les très grandes fortunes. C’est ici que les travaux de Gabriel Zucman et de l’Institut des politiques publiques deviennent particulièrement intéressants.

Une étude de l’IPP a cherché à mesurer non seulement les revenus déclarés au fisc, mais le revenu économique réel des ménages les plus riches, en intégrant notamment les bénéfices non distribués des sociétés qu’ils contrôlent. Le résultat est saisissant : le taux effectif d’imposition progresse jusqu’aux 0,1 % des foyers les plus riches, où il atteint environ 46 %, puis diminue au sommet de la pyramide jusqu’à environ 26 % pour les 0,0002 % les plus riches, qualifiés de « milliardaires » dans l’étude. Autrement dit, arrivée tout en haut, la progressivité fiscale finit par s’inverser.

Le milliardaire qui ne reçoit presque aucun revenu

La raison est assez simple. Un salarié, un cadre supérieur, un médecin ou un dirigeant de PME reçoit l’essentiel de son revenu sous une forme immédiatement visible par l’administration : salaire, honoraires, dividendes, loyers. Mais le propriétaire d’un groupe valorisé plusieurs milliards d’euros peut s’enrichir considérablement sans percevoir personnellement l’équivalent de cet enrichissement.

Les bénéfices peuvent rester dans l’entreprise ou dans une holding. Ils contribuent à accroître la valeur de celle-ci et donc la fortune de son propriétaire, sans nécessairement apparaître comme revenu personnel soumis à l’impôt sur le revenu. Et le milliardaire peut emprunter à sa banque les montants nécessaires à ses besoins et les dépenser sans payer d’impôt sur les revenus. Il ne s’agit pas nécessairement de fraude. Tout peut être parfaitement légal.

C’est précisément ce qui distingue en partie le problème français de celui décrit par Krugman : le système fiscal peut devenir régressif au sommet sans qu’aucune loi ne soit violée. Les réformes de 2018 ont renforcé le débat. L’ISF a été remplacé par l’IFI, désormais concentré sur le patrimoine immobilier, tandis qu’un prélèvement forfaitaire unique de 30 % était instauré sur les revenus du capital. Dans ce prélèvement forfaitaire, 12,8 % représentent la part fiscale forfaitaire (alors que n’importe quel cadre moyen atteint la tranche de 30%) et 17,2 % la part de charges sociales. Ces mesures répondaient à une logique assumée : favoriser l’investissement productif et l’attractivité économique de la France. Mais elles posent aussi la question de la différence de traitement entre les revenus du travail et certaines formes d’enrichissement liées au capital.

Quand la richesse devient pouvoir

Dans le même temps, les patrimoines restent extrêmement concentrés. Début 2024, selon l’Insee, les 10 % des ménages les mieux dotés détenaient 48 % du patrimoine brut total. Les 1 % les mieux dotés en possédaient 15 %. Plus impressionnant encore : ces 1 % détenaient 68 % du patrimoine professionnel.

Gabriel Zucman va plus loin. Lors de son audition devant l’Assemblée nationale en mai 2026, il estimait que les 500 plus grandes fortunes représentaient environ 2 % du patrimoine privé français en 1996, contre 8 % en 2024. Leur part aurait donc été multipliée par quatre en moins de trente ans.

Nous retrouvons alors le cœur du raisonnement de Krugman. Au-delà d’un certain seuil, la richesse n’est plus seulement une différence de niveau de vie. Elle devient un pouvoir. Pouvoir économique, médiatique, capacité de financer des institutions, d’influencer le débat public, de rencontrer les décideurs et, potentiellement, de peser sur les règles qui organisent la société.

Le raisonnement de Zucman

C’est dans ce contexte que Gabriel Zucman défend un impôt plancher de 2 % sur les patrimoines supérieurs à 100 millions d’euros. La proposition présentée à l’Assemblée nationale en 2025 visait précisément à garantir que ces contribuables acquittent au moins l’équivalent de 2 % de leur fortune en impôts. Le principe est souvent mal compris. Il ne s’agit pas simplement d’ajouter chaque année 2 % d’impôt à tous les prélèvements existants. Il s’agit d’instaurer un plancher : si les impôts pris en compte atteignent déjà ce minimum, rien ne serait dû au titre de la contribution différentielle ; s’ils sont inférieurs, le contribuable acquitterait la différence. L’objectif n’est donc pas tant de « punir les riches » que d’empêcher cette étrange situation dans laquelle les contribuables situés tout en haut de la pyramide peuvent supporter proportionnellement une charge fiscale très inférieure à ceux qui se trouvent immédiatement en dessous.

Les objections sont sérieuses : comment valoriser une entreprise non cotée ? Que faire des patrimoines considérables mais peu liquides ? Une taxe annuelle pourrait-elle provoquer des ventes d’actions ou des départs à l’étranger ? Et son rendement réel atteindrait-il les 15 à 25 milliards d’euros avancés par ses promoteurs ? Ces questions doivent être discutées. Mais elles ne font pas disparaître le diagnostic.

Une question démocratique

Dans un pays fortement endetté qui devra durablement maîtriser ses dépenses et demander des efforts à une grande partie de la population, la répartition de ces efforts deviendra nécessairement une question politique centrale. Une démocratie peut accepter des sacrifices. Elle accepte beaucoup plus difficilement le sentiment que ceux qui possèdent le plus disposent de mécanismes leur permettant de contribuer proportionnellement moins.

C’est finalement là que Krugman et Zucman se rejoignent. Krugman montre comment l’inégalité économique peut devenir oligarchie lorsque la richesse permet progressivement d’influencer les règles du jeu. Zucman montre qu’en France la progressivité de l’impôt semble précisément s’interrompre là où commencent les fortunes véritablement extraordinaires.

On peut discuter la taxe Zucman. On peut contester son taux, son assiette, son rendement ou ses effets économiques. Mais il est beaucoup plus difficile d’écarter la question qu’elle pose. Dans une République dont la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen affirme depuis 1789 que la contribution commune doit être répartie entre les citoyens « en raison de leurs facultés », est-il acceptable que la progressivité fiscale s'arrête au moment même où commence l’extrême richesse ?

Car, au fond, le véritable enjeu n’est peut-être pas de savoir combien l’État peut prélever sur les milliardaires. Il est de savoir si, devant l’impôt comme devant la démocratie, les mêmes règles continuent réellement de s’appliquer à tous.

Jean-Philippe Miginiac, 01/09/26 @followers

Paul Krugman, « De la kakistocratie à la tricherie »

https://paulkrugman.substack.com/.../from-kakistocracy-to...

JPM...

Par Jean-Philippe Miginiac